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Part. 01

26. 7. 2019

Marcel Pagnol

La gloire de mon père


Avant-propos

VOICI que pour la première fois — si je ne compte pas quelques modestes essais — j'écris en prose.

Il me semble en effet qu'il y a trois genres littéraires bien différents : la poésie, qui est chantée, le théâtre, qui est parlé, et la prose, qui est écrite.

Ce qui m'effraie, ce n'est point tant le choix des mots ou des tournures, ni les subtilités grammaticales — qui sont, finalement, à la portée de tout le monde : mais c'est la position du romancier, et celle, plus dangereuse encore, du mémorialis- te.

Il est bien difficile de parler de soi : tout le mal qu'un au- teur dira de lui-même, nous le croyons de fort bon coeur ; tout le bien nous ne l'admettons que preuves en main, et nous regrettons qu'il n'ait pas laissé ce soin à d'autres. Dans ces Souvenirs, je ne dirai de moi ni mal ni bien ; ce n'est pas de moi que je parle, mais de l'enfant que je ne suis plus. C'est un petit personnage que j'ai connu et qui s'est fondu dans l'air du temps, à la manière des moineaux qui disparaissent sans laisser de squelette.

D'ailleurs, il n'est pas le sujet de ce livre, mais le témoin de très petits événements.

Cependant, c'est moi qui vais rédiger son récit. Il est bien imprudent, vers la soixantaine, de changer de métier. La langue du théâtre sonne au sortir de la bouche d'un acteur, elle doit paraître improvisée, la réplique doit être comprise du premier coup, car une fois passée, elle est perdue. D'autre part, elle ne peut pas être un modèle de style littéraire : ce n'est pas la langue d'un écrivain, c'est celle du personnage. Le style d'un auteur dramatique est dans le choix des per- sonnages, dans les sentiments qu'il leur prête, dans la démarche de l'action. Quant à sa position personnelle, elle doit rester modeste. Qu'il se taise ! Dès qu'il veut faire entendre sa propre voix, le mouvement dramatique tombe : qu'il ne sorte pas de la coulisse : nous n'avons que faire de ses opinions, s'il veut les formuler lui-même : ses acteurs nous parlent pour lui, et ils nous imposeront ses émotions et ses idées, en nous faisant croire que ce sont les nôtres.

La position de l'écrivain est sans doute plus difficile. Ce n'est plus Raimu qui parle : c'est moi. Par ma seule façon d'écrire, je vais me dévoiler tout entier, et si je ne suis pas sincère — c'est-à-dire sans aucune pudeur — j'aurai perdu mon temps à gâcher du papier.

Il va donc falloir sortir des coulisses, et m'asseoir en face du lecteur qui me regardera fixement pendant deux ou trois heures : voilà une idée bien inquiétante, et qui m'a longtemps paralysé.

Cependant, j'ai examiné l'autre face de la question.

Le spectateur de théâtre porte un col et une cravate, et ce costume anonyme que les Anglais nous ont imposé. Il n'est pas chez lui : il a payé fort cher pour venir chez moi. Enfin, il n'est pas seul, et il observe ses voisins, qui l'observent. C'est pourquoi il ne s'intéresse pas seulement aux rôles joués par mes comédiens, mais au sien propre, et il joue lui-même le personnage du spectateur intelligent et distingué. Il manifeste toujours : souvent il rit, ou il applaudit, et l'auteur dans la coulisse en est agréablement ému. Mais d'autres fois il tousse, il se mouche, il murmure, il siffle, il sort. L'auteur n'ose plus regarder personne, et il écoute, consterné, les explications toujours ingénieuses de ses amis : il n'ira pas souper dans une boîte de nuit.

Le lecteur — je veux dire le vrai lecteur — est presque toujours un ami. Il est allé choisir le livre, il l'a emporté sous son bras, il l'a invité chez lui.

Il va le lire en silence, installé dans le coin qu'il aime, en- touré de son décor familier.

Il va le lire seul, et ne supportera pas qu'une autre personne vienne lire par-dessus son épaule. Il est sans doute en robe de chambre ou en pyjama, sa pipe à la main : sa bonne foi est entière.

Cela ne veut pas dire qu'il aimera ce livre : il va peut-être, à la trentième page, hausser les épaules, il va peut-être dire avec humeur : « Je me demande pourquoi on imprime de pareilles sottises ! » Mais l'auteur ne sera pas là, et il n'en saura jamais rien. Sa famille, et quelques amis fidèles, auront tendu devant ses yeux un rideau d'éloges qui tempère la chaleur du «four ». Enfin, le succès d'un ouvrage de théâtre est clairement mesurable par le chiffre des recettes — que contrôle chaque soir un comptable de l'Assistance publique — et par le nombre des représentations. Il serait tout à fait vain d'offrir une fête de « centième » au soir de la trentième ; tandis qu'un éditeur complice peut égayer une catastrophe romanesque en impri- mant « 15e mille » sur les couvertures du troisième et dernier.

Ainsi, quoique le grand succès d'un livre ait autant de mérite que celui d'une pièce, le «four » du prosateur est moins cruel.

Ce sont ces considérations, peu honorables, mais rassuran- tes, qui m'ont décidé à publier cet ouvrage, qui n'a, au surplus, que peu de prétentions : ce n'est qu'un témoignage sur une époque disparue, et une petite chanson de piété filiale, qui passera peut-être aujourd'hui pour une grande nouveauté.

JE suis né dans la ville d'Aubagne, sous le Garlaban cou- ronné de chèvres, au temps des derniers chevriers. Garlaban, c'est une énorme tour de roches bleues, plantée au bord du Plan de l'Aigle, cet immense plateau rocheux qui domine la verte vallée de l'Huveaune.

La tour est un peu plus large que haute : mais comme elle sort du rocher à six cents mètres d'altitude, elle monte très haut dans le ciel de Provence, et parfois un nuage blanc du mois de juillet vient s'y reposer un moment. Ce n'est donc pas une montagne, mais ce n'est plus une colline : c'est Garlaban, où les guetteurs de Marius, quand ils virent, au fond de la nuit, briller un feu sur Sainte-Victoire, allumèrent un bûcher de broussailles : cet oiseau rouge, dans la nuit de juin, vola de colline en colline, et se posant enfin sur la roche du Capitole, apprit à Rome que ses légions des Gaules venaient d'égorger, dans la plaine d'Aix, les cent mille barbares de Teutobochus.

Mon père était le cinquième enfant d'un tailleur de pierres de Valréas, près d'Orange.

La famille y était établie depuis plusieurs siècles. D'où venaient-ils ? Sans doute d'Espagne, car j'ai retrouvé, dans les archives de la mairie, des Lespagnol, puis des Spagnol. De plus, ils étaient armuriers de père en fils, et dans les eaux fumantes de l'Ouvèze, ils trempaient des lames d'épées : occupation, comme chacun sait, noblement espagnole. Cependant, parce que la nécessité du courage a toujours été inversement proportionnelle à la distance qui sépare les combattants, les tromblons et les pistolets remplacèrent bientôt les espadons et les colichemardes : c'est alors que mes aïeux se firent artificiers, c'est-à-dire qu'ils fabriquèrent de la poudre, des cartouches et des fusées.

L'un d'eux, un arrière-grand-oncle, jaillit un jour de sa boutique à travers une fenêtre fermée, dans une apothéose d'étincelles, entouré de soleils tournoyants, sur une gerbe de chandelles romaines.

Il n'en mourut pas, mais sur sa joue gauche, la barbe ne repoussa plus. C'est pourquoi, jusqu'à la fin de sa vie, on l'appela « Lou Rousti », c'est-à-dire Le Rôti. C'est peut-être à cause de cet accident spectaculaire que la génération suivante décida — sans renoncer aux cartouches ni aux fusées — de ne plus les garnir de poudre, et ils devinrent « cartonniers », ce qu'ils sont encore aujourd'hui. Voilà un bel exemple de sagesse latine : ils répudièrent d'abord l'acier, matière lourde, dure, et tranchante ; puis la poudre, qui ne supporte pas la cigarette, et ils consacrèrent leur activité au carton, produit léger, obéissant, doux au toucher, et en tout cas non explosible.

Cependant mon grand-père, qui n'était pas « monsieur l'aîné », n'hérita pas de la cartonnerie, et il devint, je ne sais pourquoi, tailleur de pierres. Il fit donc son tour de France, et finit par s'établir à Valréas, puis à Marseille. Il était petit, mais large d'épaules, et fortement musclé. Lorsque je l'ai connu, il portait de longues boucles blanches qui descendaient jusqu'à son col, et une belle barbe frisée. Ses traits étaient fins, mais très nets, et ses yeux noirs bril- laient comme des olives mûres.

Son autorité sur ses enfants avait été redoutable, ses déci- sions sans appel. Mais ses petits-enfants tressaient sa barbe, ou lui enfonçaient, dans les oreilles, des haricots. Il me parlait parfois, très gravement, de son métier, ou plutôt de son art, car il était maître appareilleur. Il n'estimait pas beaucoup les maçons : « Nous, disait-il, nous montions des murs en pierres appareillées, c'est-à-dire qui s'emboîtent exactement les unes dans les autres, par des tenons et des mortaises, des embrèvements, des queues d'aronde, des traits de Jupiter... Bien sûr, nous coulions aussi du plomb dans des rainures, pour empêcher le glissement. Mais c'était incrusté dans les deux blocs, et ça ne se voyait pas ! Tandis que les maçons ils prennent les pierres comme elles viennent, et ils bouchent les trous avec des paquets de mortier... Un maçon, c'est un noyeur de pierres, et il les cache parce qu'il n'a pas su les tailler. » Dès qu'il avait un jour de liberté — c'est-à-dire cinq ou six fois par an — il emmenait toute la famille déjeuner sur l'herbe, à cinquante mètres du pont du Gard.

Pendant que ma grand-mère préparait le repas, et que les enfants pataugeaient dans la rivière, il montait sur les tabliers du monument, prenait des mesures, examinait des joints, relevait des coupes, caressait des pierres. Après le déjeuner, il s'asseyait dans l'herbe, devant la famille en arc de cercle, en face du chef-d'oeuvre millénaire, et jusqu'au soir, il le regardait.

C'est pourquoi, trente ans plus tard, ses fils et ses filles, au seul nom du pont du Gard, levaient les yeux au ciel, et poussaient de longs gémissements.

J'ai sur ma table de travail un précieux presse-papiers. C'est un cube allongé, en fer, percé en son centre d'un trou ovale. Sur chacune des faces extrêmes, un entonnoir assez profond est creusé dans le métal refoulé. C'est la massette du grand-père André, qui frappa pendant cinquante ans la dure tête des ciseaux d'acier.

Cet homme habile n'avait reçu qu'une instruction sommai- re. Il savait lire et signer, mais rien de plus.

Il en souffrit secrètement toute sa vie, finit par croire que l'instruction était le Souverain Bien, et il s'imagina que les gens les plus instruits étaient ceux qui enseignaient les autres. Il se « saigna » donc « aux quatre veines », pour établir ses six enfants dans l'ensei- gnement, et c'est ainsi que mon père, à vingt ans, sortit de l'École normale d'Aix-en-Provence, et devint instituteur public.

Les Écoles normales primaires étaient à cette époque de véritables séminaires, mais l'étude de la théologie y était remplacée par des cours d'anticléricalisme. On laissait entendre à ces jeunes gens que l'Église n'avait jamais été rien d'autre qu'un instrument d'oppression, et que le but et la tâche des prêtres, c'était de nouer sur les yeux du peuple le noir bandeau de l'ignorance, tout en lui chantant des fables, infernales ou paradisiaques.

La mauvaise foi des « curés » était d'ailleurs prouvée par l'usage du latin, langue mystérieuse, et qui avait, pour les fidèles ignorants, la vertu perfide des formules magiques. La Papauté était dignement représentée par les deux Borgia, et les rois n'étaient pas mieux traités que les papes : ces tyrans libidineux ne s'occupaient guère que de leurs concubines quand ils ne jouaient pas au bilboquet ; pendant ce temps, leurs « suppôts » percevaient des impôts écrasants, qui atteignaient jusqu'à dix pour cent des revenus de la nation.

C'est-à-dire que les cours d'histoire étaient élégamment truqués dans le sens de la vérité républicaine. Je n'en fais pas grief à la République : tous les manuels d'histoire du monde n'ont jamais été que des livrets de propagande au service des gouvernements. Les normaliens frais émoulus étaient donc persuadés que la grande Révolution avait été une époque idyllique, l'âge d'or de la générosité, et de la fraternité poussée jusqu'à la tendresse : en somme, une explosion de bonté.

Je ne sais pas comment on avait pu leur exposer — sans attirer leur attention — que ces anges laïques, après vingt mille assassinats suivis de vol, s'étaient entre-guillotinés eux-mêmes. Il est vrai, d'autre part, que le curé de mon village, qui était fort intelligent, et d'une charité que rien ne rebutait, considé- rait la Sainte Inquisition comme une sorte de Conseil de famille : il disait que si les prélats avaient brûlé tant de Juifs et de savants, ils l'avaient fait les larmes aux yeux, et pour leur assurer une place au Paradis.

Telle est la faiblesse de notre raison : elle ne sert le plus souvent qu'à justifier nos croyances.

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Cependant, les études de ces normaliens ne se bornaient pas à l'anticléricalisme, et à l'histoire laïcisée. Il y avait un troisième ennemi du peuple, et qui n'était point dans le passé : c'était l'Alcool.

De cette époque datent « l'Assommoir », et ces tableaux effrayants qui tapissaient les murs des classes. On y voyait des foies rougeâtres et si parfaitement mécon- naissables, à cause de leurs boursouflures vertes et de leurs étranglements violacés qui leur donnaient la forme d'un topinambour : mais pour éclairer ce désastre, l'artiste avait peint, au beau milieu du tableau, le foie appétissant du bon citoyen, dont la masse harmonieuse et le rouge triomphal permettaient de mesurer la gravité des catastrophes circonscrites.

Les normaliens, poursuivis jusque dans les dortoirs par cet horrible viscère (sans parler d'un pancréas en forme de vis d'Archimède, et d'une aorte égayée de hernies) étaient peu à peu frappés de terreur, et la seule vue d'un verre de vin leur donnait des frissons de dégoût.

La terrasse des cafés, à l'heure de l'apéritif, leur paraissait une assemblée de candidats au suicide.

Un ami de mon père, ivre d'eau filtrée, en renversa un jour les tables, comme un Polyeucte laïque qu'il était. Ils pensaient que ces malheureux verraient bientôt des rats grimper aux murs, ou qu'ils rencontreraient des girafes sur le cours Mirabeau, et l'on citait le cas d'un violoniste de grand talent, réduit à jouer de la mandoline à cause d'un tremblement spasmodique dû au fait que sa moelle épinière trempait dans un bain de vermouth- cassis. Mais ce qu'ils haïssaient le plus farouchement, c'étaient les liqueurs dites « digestives », les bénédictines et les chartreu- ses, « avec privilège du Roy », qui réunissaient, dans une trinité atroce, l'Église, l'Alcool et la Royauté.

Au-delà de la lutte contre ces trois fléaux, le programme de leurs études était très vaste, et admirablement conçu pour en faire les instructeurs du peuple, qu'ils pouvaient comprendre à merveille, car ils étaient presque tous fils de paysans ou d'ouvriers.

Ils recevaient une culture générale, sans doute plus large que profonde, mais qui était une grande nouveauté ; et comme ils avaient toujours vu leur père travailler douze heures par jour, dans le champ, dans la barque ou sur l'échafaudage, ils se félicitaient de leur heureux destin, parce qu'ils pouvaient sortir le dimanche, et qu'ils avaient, trois fois par an, des vacances qui les ramenaient à la maison.

Alors le père et le grand-père, et parfois même les voisins — qui n'avaient jamais étudié qu'avec leurs mains —, venaient leur poser des questions, et leur soumettre de petites abstrac- tions dont jamais personne au village n'avait pu trouver la clef. Ils répondaient, les anciens écoutaient, gravement, en hochant la tête... C'est pourquoi, pendant trois années, ils dévoraient la science comme une nourriture précieuse dont leurs aïeux avaient été privés : c'est pourquoi, pendant les récréations, M. le directeur faisait le tour des salles de classe pour en chasser quelques trop bons élèves, et les condamner à jouer au ballon. À la fin de ces études, il fallait affronter le brevet supérieur, dont les résultats prouvaient que la « promotion » était parvenue à maturité.

Alors, par une sorte de déhiscence, la bonne graine était projetée aux quatre coins du département, pour y lutter contre l'ignorance, glorifier la République, et garder le chapeau sur la tête au passage des processions.

Après quelques années d'apostolat laïque dans la neige des hameaux perdus, le jeune instituteur glissait à mi-pente jusqu'aux villages, où il épousait au passage l'institutrice ou la postière. Puis il traversait plusieurs de ces bourgades dont les rues sont encore en pente, et chacune de ces haltes était marquée par la naissance d'un enfant. Au troisième ou au quatrième, il arrivait dans les souspréfectures de la plaine, après quoi il faisait enfin son entrée au chef-lieu, dans une peau devenue trop grande, sous la couronne de ses cheveux blancs. Il enseignait alors dans une école à huit ou dix classes, et dirigeait le cours supérieur, parfois le cours complémentaire. On fêtait un jour, solennellement, ses Palmes académiques : trois ans plus tard, il « prenait sa retraite », c'est-à-dire que le règlement la lui imposait. Alors, souriant de plaisir, il disait : « Je vais enfin pouvoir planter mes choux ! » Sur quoi, il se couchait, et il mourait. J'en ai connu beaucoup, de ces maîtres d'autrefois. Ils avaient une foi totale dans la beauté de leur mission, une confiance radieuse dans l'avenir de la race humaine. Ils méprisaient l'argent et le luxe, ils refusaient un avancement pour laisser la place à un autre, ou pour continuer la tâche commencée dans un village déshérité.

Un très vieil ami de mon père, sorti premier de l'Ecole normale, avait dû à cet exploit de débuter dans un quartier de Marseille : quartier pouilleux, peuplé de misérables où nul n'osait se hasarder la nuit. Il y resta de ses débuts à sa retraite, quarante ans dans la même classe, quarante ans sur la même chaise.

Et comme un soir mon père lui disait : « Tu n'as donc jamais eu d'ambition ? — Oh mais si ! dit-il, j'en ai eu ! Et je crois que j'ai bien réussi ! Pense qu'en vingt ans, mon prédéces- seur a vu guillotiner six de ses élèves. Moi, en quarante ans, je n'en ai eu que deux, et un gracié de justesse. Ça valait la peine de rester là. » .

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Car le plus remarquable, c'est que ces anticléricaux avaient des âmes de missionnaires. Pour faire échec à « Monsieur le curé » (dont la vertu était supposée feinte), ils vivaient eux- mêmes comme des saints, et leur morale était aussi inflexible que celle des premiers puritains. M. l'inspecteur d'Académie était leur évêque, M. le recteur, l'archevêque, et leur pape, c'était M. le ministre : on ne lui écrit que sur grand papier, avec des formules rituelles.

« Comme les prêtres, disait mon père, nous travaillons pour la vie future : mais nous, c'est pour celle des autres. » C'EST parce qu'il était sorti, lui aussi, dans un bon rang, que la déhiscence de la promotion ne l'avait pas projeté trop loin de Marseille, et qu'il était tombé à Aubagne. C'était une bourgade de dix mille habitants, nichée sur les coteaux de la vallée de l'Huveaune, et traversée par la route poudreuse qui allait de Marseille à Toulon. On y cuisait des tuiles, des briques et des cruches, on y bourrait des boudins et des andouilles, on y tannait, en sept ans de fosse, des cuirs inusables. On y fabriquait aussi des santons coloriés, qui sont les petits personnages des crèches de la Noël.

Mon père, qui s'appelait Joseph, était alors un jeune hom- me brun, de taille médiocre, sans être petit.

Il avait un nez assez important, mais parfaitement droit, et fort heureusement raccourci aux deux bouts par sa moustache et ses lunettes, dont les verres ovales étaient cerclés d'un mince fil d'acier. Sa voix était grave et plaisante et ses cheveux, d'un noir bleuté, ondulaient naturellement les jours de pluie. Il rencontra un dimanche une petite couturière brune qui s'appelait Augustine, et il la trouva si jolie qu'il l'épousa aussitôt.

Je n'ai jamais su comment ils s'étaient connus, car on ne parlait pas de ces choses-là à la maison.

D'autre part, je ne leur ai jamais rien demandé à ce sujet, car je n'imaginais ni leur jeunesse ni leur enfance.

Ils étaient mon père et ma mère, de toute éternité, et pour toujours. L'âge de mon père, c'était vingtcinq ans de plus que moi, et ça n'a jamais changé. L'âge d'Augustine, c'était le mien, parce que ma mère, c'était moi, et je pensais, dans mon enfance, que nous étions nés le même jour. De sa vie précéden- te, je sais seulement qu'elle fut éblouie par la rencontre de ce jeune homme à l'air sérieux, qui tirait si bien aux boules, et qui gagnait infailliblement cinquante-quatre francs par mois. Elle renonça donc à coudre pour les autres, et s'installa dans un appartement d'autant plus agréable qu'il touchait à l'école, et qu'on n'en payait pas le loyer.

Dans les mois qui précédèrent ma naissance, comme elle n'avait que dix-neuf ans — et elle les eut toute sa vie — elle conçut de graves inquiétudes, et déclara en sanglotant que son bébé ne naîtrait jamais, parce qu'elle « sentait bien qu'elle ne savait pas le faire ».

Mon père essaya de la raisonner. Mais alors, elle disait, furieuse : « Quand je pense que c'est toi qui m'as fait ça ! » Et elle fondait en larmes.

Quand le survenant se mit à bouger, elle eut des accès de fou rire, entre deux crises de sanglots.

Effrayé par ce comportement déraisonnable, mon père appela au secours sa soeur aînée. C'était elle qui l'avait élevé.

Elle était (naturellement) directrice d'école à La Ciotat, et célibataire.

La grande soeur fut tout à fait ravie, et décida qu'il fallait sur-le-champ installer ma mère chez elle, sur le bord de la mer latine : ce qui fut fait le soir même.

On m'a dit que Joseph en fut charmé, et qu'il profita de sa liberté pour conter fleurette à la boulangère, dont il mit en ordre la comptabilité : voilà une idée déplaisante, et que je n'ai jamais acceptée.

Pendant ce temps, la future maman se promenait le long des plages, sous le tendre soleil de janvier, en regardant au loin les voiles des pêcheurs, qui partaient à trois heures vers le soleil couchant. Puis, près du feu où sifflotait la flamme bleue des souches d'olivier, elle tricotait le trousseau de sa bondissante progéniture, tandis que la tante Marie ourlait des langes, en chantant d'une jolie voix claire : Sur le brick léger que le flot balance, Quand la nuit étend son grand voile noir...

Elle était maintenant rassurée, d'autant que son cher Joseph venait tous les samedis, sur la bicyclette du boulanger. Il apportait des croquants aux amandes, des tartes à la frangipa- ne, et un sachet de farine blanche pour faire des crêpes ou des beignets, ce qui prouve bien que la boulangère n'avait pas à se plaindre de lui.

Ces gâteries, ce long repos, et l'air salubre de la douce Méditerranée transformèrent la jeune Augustine : elle avait pris de belles couleurs, et il paraît qu'elle chantait tous les matins, dès son réveil.

Tout s'annonçait donc le mieux du monde, lorsqu'au petit matin du 28 février, elle fut réveillée par quelques douleurs. Elle appela aussitôt la tante Marie, qui décréta que ce n'était rien, puisque le docteur avait annoncé la naissance d'une fille pour la fin du mois de mars ; puis, elle ralluma le feu, pour mettre en route une tisane. Mais la patiente affirma que les docteurs n'y comprenaient rien, et qu'elle voulait retourner tout de suite à Aubagne.

« Il faut que l'enfant naisse à la maison ! Il faut que Joseph me tienne la main ! Marie, Marie, partons vite ! Je suis sûre qu'il veut sortir ! » La douce Marie essaya de la calmer, avec du tilleul et des paroles. La passoire à la main, elle déclara que si l'événement se confirmait, elle irait en informer le poissonnier, qui descendait chaque jour à Aubagne vers les huit heures, et que Joseph viendrait, aussi vite que le vent, sur la machine à pédales. Mais Augustine repoussa la tasse à fleurs, et se tordit les mains en pleurant à grosses larmes.

Alors, la tante Marie alla frapper aux volets d'un voisin, qui possédait un boghey et un petit cheval.

C'était une époque bénie, où les gens se rendaient service : il n'y avait qu'à demander.

Le voisin attela son cheval, la tante enveloppa Augustine dans des châles, et nous voilà partis au petit trot, tandis que sur la crête des collines la moitié d'un grand soleil rouge nous regardait à travers les pins.

Mais en arrivant à la Bédoule, qui est tout juste à mi-chemin, les douleurs recommencèrent, et la tante, à son tour, s'affola. Elle serrait dans ses bras ma mère emmitouflée, et lui donnait des conseils : « Augustine », disait-elle, « retiens-toi », car elle était vierge. Mais Augustine, toute pâle, ouvrait des yeux noirs énormes, et transpirait en gémissant.

Heureusement, nous avions franchi le col et la route des- cendait sur Aubagne. Le voisin desserra son frein, qu'on appelait la mécanique, et fouetta le petit cheval, qui n'eut qu'à se laisser emporter par le poids de l'équipage. Nous arrivâmes tout juste à temps, et Mme Négrel, la sage-femme, vint en hâte délivrer ma mère, qui avait enfin planté ses ongles dans le bras puissant de Joseph.

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Cette histoire n'est pas très étonnante ; mais attendez une minute, car elle va le devenir.

Au début du XVIIIe siècle, il y avait à Aubagne une très riche et très ancienne famille de commerçants, qui s'appelaient Barthélémy. Ses mérites étaient si éclatants que le roi devait un jour l'anoblir.

Or, dans la nuit du 19 au 20 janvier 1716, Mme Barthélé- my, qui était très jeune, qui habitait Aubagne, et dont le mari s'appelait Joseph, « ressentit les premières douleurs ». Elle monta « précipitamment » en voiture, pour se rendre auprès de sa mère, dans la maison familiale, qui était la plus jolie maison de Cassis.

Cassis était un petit port de pêche, à une lieue de La Ciotat, et sur les trois quarts du voyage, la même route conduit à Aubagne.

Mme Barthélémy passa donc par les gorges, puis par le col de la Bédoule, gémissante sous des couvertures... Elle arriva à Cassis, «pâmée de douleur, et pendant qu'on la mettait au lit, elle donna le jour à un petit garçon ». Cet enfant d'Aubagne devait être l'abbé Barthélémy, auteur illustre du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, et qui fut élu à l'Académie française le 5 mars 1789, au vingtcinquième fauteuil : c'est ce fauteuil même que j'ai l'honneur d'occuper, depuis le 5 mars d'une autre année.

On pourrait tirer, de cette double anecdote, une conclusion singulière : c'est que l'un des moyens de faire un jour partie de l'Illustre Compagnie, c'est d'être le fils d'un Joseph, et d'essayer de naître, par un petit matin d'hiver, dans une carriole doublement gémissante, sur la route de la Bédoule.

MES souvenirs d'Aubagne sont peu nombreux, parce que je n'y vécus que trois ans.

Je vois d'abord une très haute fontaine, sous les platanes du Cours, juste devant notre maison. C'est le monument que ses compatriotes élevèrent à notre abbé Barthélémy, considéré comme un homme de gauche, à cause du Voyage du jeune Anacharsis. Peu de personnes l'avaient lu, et beaucoup disaient, en toute bonne foi : « Le Jeune Anarchiste. » Je l'ignorais, évidemment, à cette époque, mais j'écoutais avec ravissement la petite chanson de la fontaine, qui pépiait avec les moineaux.

Je vois ensuite un plafond qui tombe sur moi à une vitesse vertigineuse, pendant que ma mère, horrifiée, crie : « Henri ! Tu es idiot ! Henri, je te défends... » C'est que mon oncle Henri, le frère de ma mère, me lance en l'air, et me rattrape au vol. Je hurle d'angoisse, mais quand ma mère m'a repris dans ses bras, je crie : « Encore ! Encore ! » Mon oncle Henri avait trente ans, une jolie barbe brune, et il était mécanicien de machines à vapeur : il travaillait à leur construction dans les Ateliers des Forges et Chantiers, comme avait fait son père, ce grand-père maternel que je n'ai jamais connu.

Celui-là était né à Coutances, vers 1845, et il s'appelait Guillaume Lansot. Normand de pure race, il était venu à Marseille en faisant son tour de France. Ma grand-mère marseillaise lui plut : il y resta.

À vingt-quatre ans, il avait déjà trois enfants, dont ma mère était la petite dernière.

Comme il savait bien son métier, et que la mer ne lui faisait pas peur, on l'envoya un jour à Rio de Janeiro, pour dépanner un navire à vapeur dont la machine ne voulait plus repartir. Il arriva dans ce pays encore sauvage, sans vaccin d'aucune sorte. Il vit des gens qui mouraient de la fièvre jaune, et tout bêtement, il fit comme eux...

Ses enfants n'avaient pas eu le temps de le connaître, et ma grand-mère, qui ne fut sa femme que pendant quatre années, n'a pas pu nous dire grand-chose, sinon qu'il était très grand, qu'il avait des yeux bleu de mer, des dents très blanches, qu'il était d'un blond tirant sur le roux et qu'il riait d'un rien, comme les enfants.

Je n'ai même pas sa photographie. Parfois, le soir, à la cam- pagne, au coin du feu, je l'appelle, mais il ne vient pas. Il doit être encore dans les Amériques. Alors tout seul, en regardant danser les flammes, je pense à mon grand-père de vingt-quatre ans, qui mourut sans lunettes, avec toutes ses dents, sous une épaisse chevelure dorée, et je m'étonne d'être le si vieux petit- fils d'un grand jeune homme de Coutances.

Un autre souvenir d'Aubagne, c'est la partie de boules sous les platanes du Cours. Mon père, parmi d'autres géants, faisait des bonds prodigieux, et lançait une masse de fer à des distances inimaginables. Parfois, il y avait de grands applaudis- sements, puis les géants finissaient toujours par se disputer, à cause d'une ficelle qu'ils s'arrachaient des mains, mais ils ne se battaient jamais.

D'AUBAGNE nous passâmes à Saint-Loup, qui était un gros village dans la banlieue de Marseille. En face de l'école, il y avait l'abattoir municipal : ce n'était qu'une sorte de hangar, où deux bouchers immenses opéraient toutes portes ouvertes. Pendant que ma mère faisait son petit ménage, je grimpais sur une chaise, devant la fenêtre de la salle à manger, et je regardais l'assassinat des boeufs et des porcs avec le plus vif intérêt. Je crois que l'homme est naturellement cruel : les enfants et les sauvages en font la preuve chaque jour. Lorsque le malheureux boeuf recevait le coup de merlin entre ses cornes, et tombait sur les genoux, j'admirais simple- ment la force du boucher, et la victoire de l'homme sur la bête. La mise à mort des porcs me faisait rire aux larmes parce qu'on les tirait par les oreilles, et qu'ils poussaient des cris stridents. Mais le spectacle le plus intéressant, c'était l'assassinat du mouton.

Le boucher lui tranchait élégamment le gosier, tout en continuant une conversation avec son assistant, et sans accorder la moindre attention à ce qu'il faisait. Quand il en avait égorgé trois ou quatre, il plaçait les cadavres, les pattes en l'air, sur des sortes de berceaux. Puis, avec un soufflet, il les gonflait prodigieusement, pour décoller la peau de la chair : je croyais qu'il essayait d'en faire des ballons, et j'espérais les voir s'envoler : mais ma mère, qui survenait toujours au meilleur moment, me faisait descendre de mon observatoire, et tout en coupant des cubes de viande pour le pot-au-feu familial elle me tenait des propos incompréhensibles sur la douceur du pauvre boeuf, la gentillesse du petit mouton frisé, et la méchanceté de ce boucher.

Lorsqu'elle allait au marché, elle me laissait au passage dans la classe de mon père, qui apprenait à lire à des gamins de six ou sept ans. Je restais assis, bien sage, au premier rang et j'admirais la toutepuissance paternelle. Il tenait à la main une baguette de bambou : elle lui servait à montrer les lettres et les mots qu'il écrivait au tableau noir, et quelquefois à frapper sur les doigts d'un cancre inattentif.

Un beau matin, ma mère me déposa à ma place, et sortit sans mot dire, pendant qu'il écrivait magnifiquement sur le tableau : « La maman a puni son petit garçon qui n'était pas sage. » Tandis qu'il arrondissait un admirable point final, je criai : « Non ! Ce n'est pas vrai ! » Mon père se retourna soudain, me regarda stupéfait, et s'écria : « Qu'est-ce que tu dis ? — Maman ne m'a pas puni ! Tu n'as pas bien écrit ! » Il s'avança vers moi : « Qui t'a dit qu'on t'avait puni ? — C'est écrit. » La surprise lui coupa la parole un moment. « Voyons, voyons, dit-il enfin, est-ce que tu sais lire ? — Oui.

— Voyons, voyons... » répétait-il.

Il dirigea la pointe du bambou vers le tableau noir. « Eh bien, lis. » Je lus la phrase à haute voix.

Alors, il alla prendre un abécédaire, et je lus sans difficulté plusieurs pages...

Je crois qu'il eut ce jour-là la plus grande joie, la plus gran- de fierté de sa vie.

Lorsque ma mère survint, elle me trouva au milieu des quatre instituteurs, qui avaient renvoyé leurs élèves dans la cour de récréation, et qui m'entendaient déchiffrer lentement l'histoire du Petit Poucet...

Mais au lieu d'admirer cet exploit, elle pâlit, déposa ses paquets par terre, referma le livre, et m'emporta dans ses bras, en disant : « Mon Dieu ! mon Dieu !... » Sur la porte de la classe, il y avait la concierge, qui était une vieille femme corse : elle faisait des signes de croix. J'ai su plus tard que c'était elle qui était allée chercher ma mère, en l'assurant que « ces messieurs » allaient me faire « éclater le cerveau ».

À table, mon père affirma qu'il s'agissait de superstitions ridicules, que je n'avais fourni aucun effort, que j'avais appris à lire comme un perroquet apprend à parler, et qu'il ne s'en était même pas aperçu.

Ma mère ne fut pas convaincue, et de temps à autre elle posait sa main fraîche sur mon front et me demandait : « Tu n'as pas mal à la tête ? » Non, je n'avais pas mal à la tête, mais jusqu'à l'âge de six ans, il ne me fut plus permis d'entrer dans une classe, ni d'ouvrir un livre, par crainte d'une explosion cérébrale. Elle ne fut rassurée que deux ans plus tard, à la fin de mon premier trimestre scolaire, quand mon institutrice lui déclara que j'étais doué d'une mémoire surprenante, mais que ma maturité d'esprit était celle d'un enfant au berceau.

DE Saint-Loup, mon père fit un bond de comète : car franchissant d'un seul coup les faubourgs, il fut nommé — à sa grande surprise — instituteur titulaire à l'école du chemin des Chartreux, la plus grande école communale de Marseille. Elle était gouvernée par un « directeur sans classe », qui était une sorte de proviseur. Il pouvait aller voir M. l'inspecteur d'Académie sans la moindre convocation, il était membre du jury du brevet élémentaire et même, parfois, du brevet supérieur ! D'ailleurs, le concierge avait dit devant moi, à mon père charmé, que les douze instituteurs des Chartreux étaient « l'élite des maîtres », et qu'au bout de quatre ou cinq ans de service, ceux qui le désiraient étaient immédiatement nommés directeurs, et souvent à Marseille même. Cette déclaration du concierge de l'école du chemin des Chartreux fut souvent citée dans la famille, et ma mère — qui en était toute glorieuse — la répéta devant Mme Mercier et Mlle Guimard, en ajoutant qu'après tout, ce concierge exagérait peut-être un peu : mais elle n'avait pas l'air de le croire, elle était toujours pâle et frêle, mais heureuse, entre son Joseph, ses deux garçons, et sa machine à coudre toute neuve.

Cette prodigieuse invention moderne me permettait de l'aider dans ses travaux.

Agenouillé sous la petite table, devant sa robe, je faisais, avec mes mains, osciller la large pédale que j'arrêtais net au commandement.

Mon frère Paul était un petit bonhomme de trois ans, la peau blanche, les joues rondes, avec de grands yeux d'un bleu très clair, et les boucles dorées de notre grand-père inconnu. Il était pensif, ne pleurait jamais, et jouait tout seul, sous une table, avec un bouchon ou un bigoudi ; mais sa voracité était surprenante : de temps à autre, il y avait un drame-éclair : on le voyait tout à coup s'avancer, titubant, les bras écartés, la figure violette. Il était en train de mourir suffoqué. Ma mère affolée frappait dans son dos, enfonçait un doigt dans sa gorge, ou le secouait en le tenant par les talons, comme fit jadis la mère d'Achille.

Alors dans un râle affreux, il expulsait une grosse olive noire, un noyau de pêche, ou une longue lanière de lard. Après quoi, il reprenait ses jeux solitaires, accroupi comme un gros crapaud.

Joseph était devenu magnifique. Il avait un costume neuf bleu marine, digne de l'école des Chartreux : ses lunettes, jadis cerclées de fer, brillaient maintenant dans une monture d'or, et leurs verres s'étaient arrondis : enfin, il portait une cravate d'artiste, une ganse noire aux deux bouts pendants.

Mais cette prétention était justifiée par le fait qu'il s'était associé à son collègue Arnaud, pour travailler le jeudi et le dimanche matin, à la reproduction des cartes murales de géographie, que les éditions Vidal-Lablache leur payaient jusqu'à cent francs l'une, dans le budget familial, Vidal-Lablache était compté pour vingt-cinq francs par mois, et ce nom double était deux fois béni.

J'APPROCHAIS de mes six ans, et j'allais à l'école dans la classe enfantine que dirigeait Mlle Guimard. Mlle Guimard était très grande, avec une jolie petite mous- tache brune, et quand elle parlait, son nez remuait : pourtant je la trouvais laide, parce qu'elle était jaune comme un Chinois, et qu'elle avait de gros yeux bombés. Elle apprenait patiemment leurs lettres à mes petits camara- des, mais elle ne s'occupait pas de moi, parce que je lisais couramment, ce qu'elle considérait comme une inconvenance préméditée de la part de mon père. En revanche, pendant les leçons de chant, elle disait, devant toute la classe, que je chantais faux, et qu'il valait mieux me taire, ce que je faisais volontiers.

Pendant que la marmaille s'époumonait à suivre sa baguet- te, je restais muet, paisible, souriant ; les yeux fermés, je me racontais des histoires, et je me promenais au bord de l'étang du parc Borély, qui est une sorte de parc de Saint-Cloud, au bout du Prado de Marseille.

Le jeudi et le dimanche, ma tante Rose, qui était la soeur aînée de ma mère, et qui était aussi jolie qu’elle, venait déjeuner à la maison, et me conduisait ensuite, au moyen d'un tramway, jusqu'en ces lieux enchantés.

On y trouvait des allées ombragées par d'antiques platanes, des bosquets sauvages, des pelouses qui vous invitaient à vous rouler dans l'herbe, des gardiens pour vous le défendre, et des étangs où naviguaient des flottilles de canards. On y trouvait aussi, à cette époque, un certain nombre de gens qui apprenaient à gouverner des bicyclettes : le regard fixe, les mâchoires serrées, ils échappaient soudain au profes- seur, traversaient l'allée, disparaissaient dans un fourré, et reparaissaient, leur machine autour du cou. Ce spectacle ne manquait pas d'intérêt, et j'en riais aux larmes. Mais ma tante ne me laissait pas longtemps dans cette zone dangereuse : elle m'entraînait — la tête tournée en arrière — vers un coin tranquille, au bord de l'étang.

Nous nous installions sur un banc, toujours le même, devant un massif de lauriers, entre deux platanes ; elle sortait un tricot de son sac, et j'allais vaquer aux travaux de mon âge. Ma principale occupation était de lancer du pain aux ca- nards. Ces stupides animaux me connaissaient bien. Dès que je montrais un croûton, leur flottille venait vers moi, à force de palmes, et je commençais ma distribution. Lorsque ma tante ne me regardait pas, tout en leur disant, d'une voix suave, des paroles de tendresse, je leur lançais aussi des pierres, avec la ferme intention d'en tuer un. Cet espoir, toujours déçu, faisait le charme de ces sorties, et dans le grinçant tramway du Prado, j'avais des frémissements d'impa- tience.

Mais un beau dimanche, je fus péniblement surpris lorsque nous trouvâmes un monsieur assis sur notre banc. Sa figure était vieux rose ; il avait une épaisse moustache châtain, des sourcils roux et bien fournis, de gros yeux bleus, un peu saillants. Sur ses tempes, quelques fils blancs. Comme de plus, il lisait un journal sans images, je le classai aussitôt parmi les vieillards.

Ma tante voulut m'entraîner vers un autre campement ; mais je protestai : c'était nôtre banc, et ce monsieur n'avait qu'à partir.

Il fut poli et discret. Sans mot dire, il glissa jusqu'au bout du siège, et tira près de lui son chapeau melon, sur lequel était posée une paire de gants de cuir, signe incontestable de richesse, et d'une bonne éducation.

Ma tante s'installa à l'autre bout, sortit son tricot et je courus, avec mon petit sac de croûtons, vers le bord de l'étang. Je choisis d'abord une très belle pierre, grande comme une pièce de cinq francs, assez plate, et merveilleusement tranchan- te. Par malheur, un garde me regardait : je la cachai donc dans ma poche, et je commençai ma distribution, avec des paroles si plaisantes et si affectueuses que je fus bientôt en face de toute une escadre rangée en demi-cercle.

Le garde — un blasé — me parut peu intéressé par ce spectacle : il tourna simplement le dos, et s'en alla à pas comptés. Je sortis aussitôt ma pierre, et j'eus la joie — un peu inquiète — d'atteindre en pleine tête le vieux père canard. Mais au lieu de chavirer et de couler à pic — comme je l'espérais — ce dur à cuire vira de bord, et s'enfuit à toutes palmes, en poussant de grands cris d'indignation. À dix mètres du bord, il s'arrêta et se tourna de nouveau vers moi ; debout sur l'eau et battant des ailes, il me lança toutes les injures qu'il savait, soutenu par les cris déchirants de toute sa famille. Le garde n'était pas bien loin : je courus me réfugier auprès de ma tante.

Elle n'avait rien vu, elle n'avait rien entendu, elle ne trico- tait pas : elle faisait la conversation avec le monsieur du banc. « Oh ! le charmant petit garçon ! dit-il. Quel âge as-tu ? — Six ans.

— Il en paraît sept ! » dit le monsieur. Puis il fit compliment sur ma bonne mine, et déclara que j'avais vraiment de très beaux yeux.

Elle se hâta de dire que je n'étais pas son fils, mais celui de sa soeur, et elle ajouta qu'elle n'était pas mariée. Sur quoi l'aimable vieillard me donna deux sous, pour aller acheter des « oublies » au marchand qui était au bout de l'allée. On me laissa beaucoup plus libre que d'ordinaire. J'en profitai pour aller chez les cyclistes. Debout sur un banc — par prudence — j'assistai à quelques chutes inexplicables. La plus franchement comique fut celle d'un vieillard d'au moins quarante ans : en faisant de plaisantes grimaces, il arracha le guidon de la machine, et s'abattit tout à coup sur le côté, en serrant toujours de toutes ses forces les poignées de caoutchouc. On le releva, couvert de poussière, ses pantalons déchirés aux genoux, et aussi indigné que le vieux canard. J'espérais une bataille de grandes personnes, lorsque ma tante et le monsieur du banc arrivèrent et m'entraînèrent loin du groupe vociférant, car il était l'heure de rentrer.

Le monsieur prit le tramway avec nous : il paya même nos places, malgré les très vives protestations de ma tante qui en était, à mon grand étonnement, toute rougissante. J'ai compris, beaucoup plus tard, qu'elle s'était considérée comme une véritable courtisane, parce qu'un monsieur encore inconnu avait payé trois sous pour nous. Nous le quittâmes au terminus, et il nous fit de grandes salutations, avec son chapeau melon à bout de bras. En arrivant sur la porte de notre maison, ma tante me recommanda — à voix basse — de ne parler jamais à personne de cette rencontre. Elle m'apprit que ce monsieur était le propriétaire du parc Borély, que si nous disions un seul mot de lui, il le saurait certainement, et qu'il nous défendrait d'y retourner. Comme je lui demandais pourquoi, elle me répondit que c'était un « secret ». Je fus charmé de connaître, sinon un secret, du moins son existence. Je promis, et je tins parole.

Nos promenades au parc devinrent de plus en plus fréquen- tes, et l'aimable « propriétaire » nous attendait toujours sur notre banc. Mais il était assez difficile de le reconnaître de loin, car il n'avait jamais le même costume. Tantôt c'était un veston clair avec un gilet bleu, tantôt une veste de chasse sur un gilet de tricot ; je l'ai même vu en jaquette. De son côté, ma tante Rose portait maintenant un boa de plumes, et une petite toque de mousseline sous un oiseau bleu aux ailes ouvertes, qui avait l'air de couver son chignon.

Elle empruntait l'ombrelle de ma mère, ou ses gants, ou son sac. Elle riait, elle rougissait, et elle devenait de plus en plus jolie.

Dès que nous arrivions, le « propriétaire » me confiait d'abord au berger des ânes que je chevauchais pendant des heures, puis à l'omnibus traîné par quatre chèvres, puis au patron du toboggan : je savais que ces largesses ne lui coûtaient rien, puisque tout le parc lui appartenait, mais je n'en étais pas moins très reconnaissant, et j'étais fier d'avoir un ami si riche, et qui me prouvait un si parfait amour. Six mois plus tard, en jouant aux cachettes avec mon frère Paul, je m'enfermai dans le bas du buffet, après avoir repoussé les assiettes. Pendant que Paul me cherchait dans ma chambre, et que je retenais mon souffle, mon père, ma mère et ma tante entrèrent dans la salle à manger. Ma mère disait : « Tout de même, trente-sept ans, c'est bien vieux ! — Allons donc ! dit mon père, j'aurai trente ans à la fin de l'année, et je me considère comme un homme encore jeune. Trente-sept ans, c'est la force de l'âge ! Et puis, Rose n'a pas dix-huit ans ! — J'ai vingt-six ans, dit la tante Rose. Et puis il me plaît.

— Qu'est-ce qu'il fait, à la préfecture ? — Il est sous-chef de bureau. Il gagne deux cent vingt francs par mois.

— Hé hé ! dit mon père.

— Et il a de petites rentes qui lui viennent de sa famille.

— Ho ho ! dit mon père.

— Il m'a dit que nous pouvions compter sur trois cent cinquante francs par mois. » J'entendis un long sifflement, puis mon père ajouta : « Eh bien, ma chère Rose, je vous félicite ! Mais au moins, est-ce qu'il est beau ? — Oh non ! dit ma mère. Ça, pour être beau, il n'est pas beau. » Alors, je poussai brusquement la porte du buffet, je sautai sur le plancher, et je criai : « Oui ! Il est beau ! Il est superbe ! » Et je courus vers la cuisine, dont je fermai la porte à clef. C'est à la suite de tous ces événements que le propriétaire vint un jour à la maison, accompagné de ma tante Rose. Il montrait un large sourire, sous les ailes d'un chapeau melon, qui était d'un noir lustré. La tante Rose était toute rose, vêtue de rose des pieds à la tête, et ses beaux yeux brillaient derrière une voilette bleue accrochée au bord d'un canotier. Ils revenaient tous deux d'un court voyage, et il y eut de grandes embrassades : oui, le propriétaire, sous nos yeux stupéfaits, embrassa ma mère, puis mon père ! Ensuite, il me prit sous les aisselles, me souleva, me regarda un instant, et dit : « Maintenant, je m'appelle l'oncle Jules, parce que je suis le mari de tante Rose. » LE plus étonnant, c'est qu'il ne s'appelait pas Jules. Son véritable prénom était Thomas. Mais ma chère tante ayant entendu dire que les gens de la campagne appelaient Thomas leur pot de chambre, avait décidé de l'appeler Jules, ce qui est encore beaucoup plus usité pour désigner le même objet.

L'innocente créature, faute d'avoir fait son service militaire, l'ignorait, et personne n'osa l'en informer, même pas Thomas- Jules, qui l'aimait trop pour la contredire, surtout quand il avait raison ! L'oncle Jules était né au milieu des vignes, dans ce Roussil- lon doré où tant de gens roulent tant de barriques. Il avait laissé le vignoble à ses frères, et il était devenu l'intellectuel de la famille, car il avait fait son droit : mais il était resté fièrement Catalan, et sa langue roulait les r comme un ruisseau roule des graviers.

Je l'imitais, pour faire rire mon frère Paul. Nous pensions en effet que l'accent provençal était le seul accent français véritable, puisque c'était celui de notre père, examinateur au certificat d'études, et que les r de l'oncle Jules n'étaient que le signe extérieur d'une infirmité cachée.

Mon père et lui faisaient une paire d'amis, quoique l'oncle Jules, plus vieux et plus riche, prît parfois des airs protecteurs. Il protestait de temps à autre contre la durée abusive des vacances scolaires.

« J'admets, disait-il, que les enfants aient besoin d'un si long repos. Mais pendant ce temps, on pourrait employer les instituteurs à autre chose ! — Eh oui ! disait ironiquement mon père, ils pourraient aller remplacer, pendant deux mois, les fonctionnaires de la préfecture, épuisés par leurs longues siestes, et meurtris par le rond de cuir ! » Mais ces escarmouches amicales s'arrêtaient là, et jamais on n'abordait le grand sujet, sinon par des allusions discrètes : l'oncle Jules allait à la messe ! Lorsque mon père apprit — par une confidence de tante Rose à ma mère — qu'il communiait deux fois par mois, il en fut positivement consterné, et déclara que « c'était un comble ». Ma mère alors le supplia d'admettre cet état de choses, et de renoncer, devant l'oncle, à son petit répertoire de plaisanteries sur les curés, et en particulier, à une chansonnette qui célébrait les exploits aéronautiques du vénérable père Dupanloup.

« Crois-tu qu'il se fâcherait vraiment ? — Je suis sûre qu'il ne remettrait plus les pieds chez nous, et qu'il défendrait à ma soeur de me fréquenter. » Mon père secoua tristement la tête, et soudain, d'une voix furieuse, il s'écria : « Voilà ! Voilà l'intolérance de ces fanatiques ! Est-ce que je l'empêche, moi, d'aller manger son Dieu tous les dimanches ? Est-ce que je te défends de fréquenter ta soeur parce qu'elle est mariée à un homme qui croit que le Créateur de l'Univers descend en personne, tous les dimanches, dans cent mille gobelets ? Eh bien, je veux lui montrer ma largeur d'esprit. Je le ridiculiserai par mon libéralisme.

Non, je ne lui parlerai pas de l'Inquisition, ni de Calas, ni de Jean Huss, ni de tant d'autres que l'Église envoya au bûcher ; je ne dirai rien des papes Borgia, ni de la papesse Jeanne ! Et même s'il essaie de me prêcher les conceptions puériles d'une religion aussi enfantine que les contes de ma grandmère, je lui répondrai poliment, et je me contenterai d'en rigoler doucement dans ma barbe ! » Mais il n'avait pas de barbe, et il ne rigolait pas du tout. Cependant, il tint parole, et leur amitié ne fut pas troublée par les quelques mots qui leur échappaient de temps à autre, et que leurs femmes vigilantes escamotaient aussitôt par de grands cris de surprise, ou des éclats de rire stridents dont elles inventaient ensuite le motif.

Mon oncle Jules devint très vite mon grand ami. Il me félicitait souvent d'avoir tenu la parole donnée, et d'avoir gardé le secret, au temps des rendez-vous au parc Borély ; il disait à qui voulait l'entendre, que « cet enfant ferait un grand diplomate » ou un « officier de premier ordre » (cette prophé- tie, qui avait pourtant une alternative, ne s'est pas encore réalisée). Il tenait beaucoup à voir mes bulletins scolaires, et me récompensait (ou me consolait) par des jouets ou des sachets de berlingots.

Cependant, comme je lui conseillais un jour de faire cons- truire une petite maison dans son admirable parc Borély, avec un balcon pour voir les cyclistes, il m'avoua, sur le mode badin, qu'il n'en avait jamais été le propriétaire. Je fus consterné par la perte instantanée d'un si beau patri- moine, et je regrettai d'avoir si longtemps admiré un imposteur.

De plus, je découvris ce jour-là que les grandes personnes savaient mentir aussi bien que moi, et il me sembla que je n'étais plus en sécurité parmi elles.

Mais d'un autre côté, cette révélation, qui justifiait mes propres mensonges passés, présents et futurs, m'apporta la paix du coeur, et lorsqu'il était indispensable de mentir à mon père, et que ma petite conscience protestait faiblement, je lui répondais : « Comme l'oncle Jules ! » ; alors, l'oeil naïf et le front serein, je mentais admirablement. Un beau jour, nous changeâmes de maison, car mon père jugeait que notre appartement était devenu trop petit : il obtint une « indemnité de logement », et nous allâmes habiter, dans la rue Ternisse, un grand rez-de-chaussée, que complétait un sous-sol, éclairé, sur le derrière, par un petit jardin. Ce fut l'une des grandes étapes de notre vie. Ma mère, toute rouge d'orgueil, éblouit la tante Rose en lui montrant qu'elle disposait désormais de huit placards et penderies ; quant à moi, je « racontais » ce palais à l'école, et pour donner une idée de sa richesse, j'affirmai, sans mentir, qu'on pouvait y jouer aux cachettes ! Un tel luxe me fit pas mal d'envieux : il y eut, heureusement, des incrédules, qui restèrent mes amis.

DEUX années passèrent : je triomphai de la règle de trois, j'appris — avec une joie inépuisable — l'existence du lac Titicaca, puis Louis X le Hutin, hibouchougenou et ces règles désolantes, qui gouvernent les participes passés. Mon frère Paul, de son côté, avait jeté son abécédaire, et il abordait le soir dans son lit, la philosophie des Pieds Nickelés. Une petite soeur était née, et tout justement pendant que nous étions tous les deux chez ma tante Rose, qui nous avait gardés deux jours, pour faire sauter les crêpes de la Chandeleur. Cette invitation malencontreuse m'empêcha de vérifier pleinement l'hypothèse audacieuse de Mangiapan, qui était mon voisin en classe, et qui prétendait que les enfants sortaient du nombril de leur mère.

Cette idée m'avait d'abord paru absurde : mais un soir, après un assez long examen de mon nombril, je constatai qu'il avait vraiment l'air d'une boutonnière, avec, au centre, une sorte de petit bouton : j'en conclus qu'un déboutonnage était possible, et que Mangiapan avait dit vrai.

Cependant, je pensai aussitôt que les hommes n'ont pas d'enfants : ils n'ont que des fils et des filles, qui les appellent papa, mais les enfants venaient sûrement de la mère, comme les chiens et les chats.

Donc, mon nombril ne prouvait rien.

Tout au contraire, son existence chez les mâles affaiblissait grandement l'autorité de Mangiapan.

Que croire ? Que penser ? En tout cas, puisqu'une petite soeur venait de naître, c'était le moment d'ouvrir les yeux et les oreilles, et de percer le grand secret.

C'est en revenant de chez la tante Rose, comme nous tra- versions la Plaine, que je fis, dans le passé, une importante découverte : depuis trois mois, ma mère avait changé de forme, et elle marchait le buste penché en arrière comme le facteur de la Noël. Un soir Paul, avec un air d'inquiétude, m'avait demandé : « Qu'est-ce qu'elle a, notre Augustine, sous son tablier ? » Je n'avais su que lui répondre...

Nous la retrouvâmes, souriante, mais pâle et sans force, dans le grand lit. Auprès d'elle, dans un berceau, une petite créature grimaçante poussait des cris de mirliton. L'hypothèse de Mangiapan me parut démontrée, et j'embrassai ma mère tendrement en songeant à ses souffrances au moment où il avait fallu déboutonner son nombril.

La petite créature nous parut d'abord étrangère. De plus, notre mère lui donnait le sein, ce qui me choquait beaucoup et qui effrayait Paul. Il disait : « Elle nous la mange quatre fois par jour. » Mais quand elle se mit à tituber et à bégayer, elle nous révéla notre force et notre sagesse, et nous l'adoptâmes définitivement.

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L'oncle Jules et la tante Rose venaient nous voir le diman- che et j'allais — avec Paul — déjeuner chez eux presque tous les jeudis.

Ils habitaient un bel appartement, à la rue des Minimes ; il était éclairé au Gaz, la tante faisait la cuisine au Gaz, et elle avait une femme de ménage.

Je remarquai un jour avec surprise que ma chère tante Rose se gonflait à son tour, et je conclus immédiatement à un prochain déboutonnage.

Ce diagnostic fut bientôt confirmé par une conversation dont je surpris quelques bribes, entre ma mère et Mlle Guimard.

Pendant que le boucher découpait un beau beefsteak de quatre sous dans la « pièce noire », elle dit avec inquiétude : « Les enfants de vieux, c'est toujours délicat... — Rose n'a que vingt-huit ans ! protesta ma mère. — Pour un premier enfant, c'est déjà beaucoup. Et n'ou- bliez pas que son mari en a quarante ! — Trente-neuf, dit ma mère.

— Vingt-huit et trente-neuf font soixante-sept ! » dit Mlle Guimard.

Et elle hochait la tête, pensive et maléfique... Un soir, mon père nous annonça que maman ne rentrerait pas à la maison, parce qu'elle était restée auprès de sa soeur « qui n'était pas bien ». Nous dînâmes tous les quatre en silence, puis j'aidai mon père à coucher la petite soeur.

Ce fut une opération difficile, à cause du pot, des langes, et de notre peur de la casser.

Tout en tirant sur mes chaussettes, je dis à Paul : « La tante Rose, ils sont en train de la déboutonner.

» Il lisait dans son lit ses chers Pieds Nickelés, et il ne me répondit pas. Mais j'avais résolu de l'initier aux grands mystères, et j'insistai : « Est-ce que tu sais pourquoi ? » Il ne bougea pas davantage, et je m'aperçus qu'il dormait. Alors, je tirai doucement son livre de ses mains, j'aplatis ses genoux et, du premier coup, je soufflai la lampe. Le lendemain, qui était un jeudi, mon père nous dit: « Allez ouste ! Levez-vous : nous allons chez la tante Rose et je vous promets une belle surprise ! — Moi, dis-je, ta surprise, je la sais déjà... — Ho ho ! dit-il. Et que sais-tu ? — Je ne veux pas te le dire, mais je te promets que j'ai tout compris. » Il me regarda en souriant, mais il n'insista pas. Nous partîmes tous les quatre le long des rues. La petite soeur était drôlement attifée, dans une robe que nous avions boutonnée par-devant, et nous n'avions pas pu la coiffer, à cause de ses hurlements.

Une grande inquiétude me tourmentait. Nous allions voir un enfant de vieux : Mlle Guimard l'avait dit ; mais elle n'avait rien précisé, sauf qu'il aurait soixante-huit ans. J'imaginai qu'il serait tout rabougri, et qu'il aurait sans doute des cheveux blancs, avec une barbe blanche comme celle de mon grand- père — plus petite évidemment, et plus fine — une barbe de bébé. Ça ne serait pas beau. Mais il allait peut-être parler tout de suite, et nous dire d'où il venait ! Ça, ce serait intéressant. Je fus tout à fait déçu.

On nous mena embrasser la tante Rose dans sa chambre. Elle avait l'air parfaitement reboutonnée, quoiqu'un peu pâle. Ma mère était assise sur le bord du lit, et entre elles, il y avait un bébé, un bébé sans barbe ni moustache et sa grosse figure joufflue dormait paisiblement, sous une crête de cheveux blonds.

« Voilà votre cousin ! » dit ma mère à voix basse. Toutes les deux le regardaient, émues, émerveillées, ravies, avec une adoration si exagérée, et l'oncle Jules — qui venait d'entrer — était si rouge de fierté, que Paul, écoeuré, m'entraî- na dans la salle à manger, où nous dégustâmes les quatre bananes qu'il avait repérées au passage dans le compotier de cristal.

UN beau soir du mois d'avril, je rentrais de l'école avec mon père et Paul. C'était un mercredi, le plus beau jour de la semaine, car nos jours ne sont beaux que par leur lendemain. Tout en marchant le long du trottoir de la rue Tivoli, mon père me dit : « Crapaud, j'aurai besoin de toi demain matin. — Pour quoi faire ? — Tu le verras bien. C'est une surprise. — Moi aussi, tu as besoin de moi ? demanda Paul, inquiet. — Bien sûr, dit mon père. Mais Marcel viendra avec moi, et toi tu resteras à la maison, pour surveiller la femme de ménage, qui va balayer la cave. C'est très important. — Moi, d'habitude, dit Paul, j'ai peur d'aller dans la cave. Mais avec la femme de ménage, je n'aurai pas peur. » Le lendemain, vers huit heures, mon père vint me réveiller, en imitant une sonnerie de clairon, puis il rejeta mes couvertu- res au pied de mon lit.

« Il faut que tu sois prêt dans une demi-heure. Je vais me raser. » Je frottai mes yeux à poings fermés, je m'étirai, je me levai. Paul avait disparu sous ses draps, il n'en sortait qu'une boucle de cheveux dorés.

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Le jeudi était un jour de grande toilette, et ma mère prenait ces choses-là très au sérieux. Je commençai par m'habiller des pieds à la tête, puis je fis semblant de me laver à grande eau : c'est-àdire que vingt ans avant les bruiteurs de la radiodiffu- sion, je composai la symphonie des bruits qui suggèrent une toilette.

J'ouvris d'abord le robinet du lavabo, et je le mis adroite- ment dans une certaine position qui faisait ronfler les tuyaux : ainsi mes parents seraient informés du début de l'opération. Pendant que le jet d'eau bouillonnait bruyamment dans la cuvette, je regardais, à bonne distance. Au bout de quatre ou cinq minutes, je tournai brusquement le robinet, qui publia sa fermeture en faisant, d'un coup de bélier, trembler la cloison.

J'attendis un moment, que j'employai à me coiffer. Alors je fis sonner sur le carreau le petit tub de tôle et je rouvris le robinet — mais lentement, à très petits coups. Il siffla, miaula et reprit le ronflement saccadé. Je le laissai couler une bonne minute, le temps de lire une page des Pieds Nickelés. Au moment même où Croquignol, après un croche-pied à l'agent de police, prenait la fuite au-dessus de la mention « À suivre », je le refermai brusquement.

Mon succès fut complet, car j'obtins une double détona- tion, qui fit onduler le tuyau.

Encore un choc sur la tôle du tub et j'eus terminé, dans le délai prescrit, une toilette plausible, sans avoir touché une goutte d'eau.

Je trouvai mon père assis devant la table de la salle à man- ger. Il était en train de compter de l'argent ; en face de lui, ma mère buvait son café. Ses nattes noires, qui avaient des reflets bleus, pendaient jusqu'à terre derrière sa chaise. Mon café au lait était servi. Elle me demanda : « Tu t'es lavé les pieds ? » Comme je savais qu'elle attachait une importance particu- lière à cette opération futile, et dont la nécessité me paraissait inexplicable (puisque les pieds, ça ne se voit pas), je répondis avec assurance : « Tous les deux.

— Tu t'es coupé les ongles ? » Il me sembla que l'aveu d'un oubli confirmerait la réalité du reste.

« Non, dis-je, je n'y ai pas pensé. Mais je les ai taillés di- manche.

— Bien », dit-elle.

Elle parut satisfaite. Je le fus aussi. Pendant que je croquais mes tartines, mon père dit: « Tu ne sais pas où nous allons ? Eh bien, voilà. Ta mère a besoin d'un peu de campagne. J'ai donc loué, de moitié avec l'oncle Jules, une villa dans la colline, et nous y passerons les grandes vacances. » Je fus émerveille.

« Et où est-elle, cette villa ? — Loin de la ville, au milieu des pins. — C'est très loin ? — Oh oui, dit ma mère. Il faut prendre le tramway, et marcher ensuite pendant des heures.

— Alors, c'est sauvage ? — Assez, dit mon père. C'est juste au bord d'un désert de garrigue, qui va d'Aubagne jusqu'à Aix. Un vrai désert ! » Paul arrivait, pieds nus, pour savoir ce qui se passait et il demanda : « Est-ce qu'il y a des chameaux ? — Non, dit mon père. Il n'y a pas de chameaux. — Et des rhinocéros ? — Je n'en ai pas vu. » J'allais poser mille questions, lorsque ma mère me dit : « Mange. » Et comme j'oubliais ma tartine, elle poussa ma main vers ma bouche.

Puis, elle se tourna vers Paul : « Toi, va d'abord mettre tes pantoufles, sinon tu vas nous faire encore une angine. Allez, file ! » Il fila.

Je demandai : « Alors, tu m'emmènes dans la colline, ce matin ? — Non ! dit-il. Pas encore ! Cette villa est toute vide, et il va falloir la meubler. Seulement, les meubles neufs coûtent très cher : alors, nous allons ce matin chez le brocanteur des Quatre-Chemins. » Mon père avait une passion : l'achat des vieilleries chez les brocanteurs.

Chaque mois, lorsqu'il revenait de « toucher son mandat » à la mairie, il rapportait quelques merveilles : une muselière crevée (0 fr. 50), un compas diviseur épointé (1 fr. 50), un archet de contrebasse (1 fr.), une scie de chirurgien (2 fr.), une longue-vue de marine où l'on voyait tout à l'envers (3 fr.), un couteau à scalper (2 fr.), un cor de chasse un peu ovalisé, avec une embouchure de trombone (3 fr.), sans parler d'objets mystérieux, dont personne n'avait jamais pu trouver l'usage, et qui traînaient un peu partout dans la maison. Ces arrivages mensuels étaient, pour Paul et pour moi, une véritable fête. Ma mère ne partageait pas notre enthousiasme. Elle regardait, stupéfaite, l'arc des îles Fidji, ou l'altimètre de précision, dont l'aiguille, montée un jour à 4 000 mètres (à la suite d'une ascension du mont Blanc, ou d'une chute dans un escalier) n'en voulut jamais redescendre. Alors, elle disait avec force : « Surtout, que les enfants ne touchent pas à ça ! » Elle courait à la cuisine, et revenait avec de l'alcool, de l'eau de Javel, des cristaux de soude, et elle frottait longuement ces épaves.

Il faut dire qu'à cette époque, les microbes étaient tout neufs, puisque le grand Pasteur venait à peine de les inventer, et elle les imaginait comme de très petits tigres, prêts à nous dévorer par l'intérieur.

Tout en secouant le cor de chasse, qu'elle avait rempli d'eau de Javel, elle disait, d'un air navré : « Je me demande, mon pauvre Joseph, ce que tu veux faire de cette saleté ! » Le pauvre Joseph, triomphant, répondait simplement : « Trois francs ! » J'ai compris plus tard que ce qu'il achetait, ce n'était pas l'objet : c'était son prix.

« Eh bien, voilà trois francs de gaspillés ! — Mais, ma chérie, si tu voulais fabriquer ce cor de chasse, pense à l'achat du cuivre, pense à l'outillage spécial qu'il te faudrait, pense aux centaines d'heures de travail indispensables pour la mise en forme de ce cuivre... » Ma mère haussait doucement les épaules, et on voyait bien qu'elle n'avait jamais songé à fabriquer ce cor de chasse, ni aucun autre.

Alors mon père, avec condescendance, disait : « Tu ne te rends pas compte que cet instrument, peutêtre inutile par lui-même, est une véritable mine ! Réfléchis une seconde : je scie le pavillon, et j'obtiens un cornet acoustique, un porte-voix de marine, un entonnoir, un pavillon de phonographe ; le reste du tube, si je l'enroule en spirale, c'est le serpentin d'un alambic. Je puis aussi le redresser pour en faire une sarbacane, ou une conduite d'eau, en cuivre, note bien ! Si je le scie en tranches fines, tu as vingt douzaines d'anneaux de rideaux ; si je le perce de cent petits trous, nous avons un collier à douches ; si je l'ajuste à la poire à lavements, c'est un pistolet à bouchon... » Ainsi, devant ses fils émerveillés, et sa chère femme navrée, il transformait l'instrument inutile en mille objets tout aussi inutiles, mais plus nombreux.

C'est pourquoi ma mère, au seul mot de « brocanteur », avait hoché la tête plusieurs fois, avec un petit air d'inquiétude. Mais elle ne formula pas sa pensée et me dit seulement : « As-tu un mouchoir ? » Assurément, j'avais un mouchoir : il était tout propre, dans ma poche, depuis huit jours.

Pour moi, qui savais extraire de mon nez, avec l'ongle de mon index, les matériaux sifflants qui gênaient ma respiration, l'usage du mouchoir me semblait être une superstition parentale.

Il m'arrivait parfois de m'en servir, pour faire briller mes souliers, ou pour essuyer mon banc d'écolier ; mais l'idée de souffler du mucus dans cette étoffe délicate, et de renfermer le tout dans ma poche, me paraissait absurde et dégoûtante. Cependant, comme les enfants viennent trop tard pour faire l'éducation des parents, il faut respecter leurs incurables manies, et ne jamais les chagriner. C'est pourquoi, tirant mon mouchoir de ma poche, et cachant dans ma main une assez belle tache d'encre, je l'agitai comme sur un quai de gare, devant ma chère maman rassurée, et je suivis mon père dans la rue.

LA, au bord du trottoir, je vis une petite charrette à bras qu'il avait empruntée au voisin. En grosses lettres noires, sur la ridelle, on lisait : BERGOUGNAS BOIS ET CHARBONS Mon père entra dans les brancards, à reculons. « J'ai besoin de toi, me dit-il, pour serrer la mécanique quand nous descendrons la rue Tivoli. » Je regardai au loin cette rue qui montait vers le ciel par une pente de toboggan.

« Mais papa, lui dis-je, elle monte, la rue Tivoli ! — Oui, me dit-il. Maintenant, elle monte. Mais je suis presque sûr qu'au retour, elle descendra. Et au retour, nous serons chargés. Pour le moment, installetoi sur le charreton. » Je pris place au beau milieu du plateau, pour en assurer l'équilibre.

Ma mère, derrière la grille bombée de la fenêtre, nous regardait partir.

« Surtout, dit-elle, prenez garde aux tramways ! » Sur quoi mon père, pour exprimer sa confiance, poussa un joyeux hennissement, lança deux petites ruades et partit au galop vers l'aventure.

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Nous nous arrêtâmes au bout du boulevard de la Madelei- ne, devant une boutique noirâtre. Elle commençait sur le trottoir, qui était encombré de meubles hétéroclites, autour d'une très vieille pompe à incendie à laquelle était accroché un violon.

Le maître de ce commerce était très grand, très maigre, et très sale. Il portait une barbe grise, et des cheveux de trouba- dour sortaient d'un grand chapeau d'artiste. Son air était mélancolique, et il fumait une pipe en terre. Mon père lui avait déjà rendu visite et avait retenu quelques « meubles » : une commode, deux tables, et plusieurs fagots de morceaux de bois poli qui, selon le brocanteur, devaient permettre de reconstituer six chaises. Il y avait aussi un petit canapé qui perdait ses entrailles comme un cheval de toréador, trois sommiers crevés, des paillasses à moitié vides, un bahut qui n'avait plus ses étagères, une gargoulette qui représentait assez schématiquement un coq et divers ustensiles de ménage que la rouille appareillait.

Le brocanteur nous aida à charger tout ce fourniment sur la charrette à bras, qui avait laissé tomber une béquille, comme font les ânes au printemps. Le tout fut arrimé avec des cordes, qu'un long usage avait rendu chevelues. Puis, on fit les comptes. Après une sorte de méditation, le brocanteur regarda fixement mon père et dit : « Ça fait cinquante francs ! — Ho ho ! dit mon père, c'est trop cher ! — C'est cher, mais c'est beau, dit le brocanteur. La commode est d'époque !» Il montrait du doigt cette ruine vermoulue. « Je le crois volontiers, dit mon père. Elle est certainement d'une époque, mais pas de la nôtre ! » Le brocanteur prit un air dégoûté et dit : « Vous aimez tellement le moderne ? — Ma foi, dit mon père, je n'achète pas ça pour un musée. C'est pour m'en servir. » Le vieillard parut attristé par cet aveu. « Alors, dit-il, ça ne vous fait rien de penser que ce meuble a peut-être vu la reine Marie-Antoinette en chemise de nuit ? — D'après son état, dit mon père, ça ne m'étonnerait pas qu'il ait vu le roi Hérode en caleçons ! — Là, je vous arrête, dit le brocanteur, et je vais vous ap- prendre une chose : le roi Hérode avait peut-être des caleçons, mais il n'avait pas de commode ! Rien que des coffres à clous d'or, et des espèces de cocottes en bois. Je vous le dis parce que je suis honnête.

— Je vous remercie, dit mon père. Et puisque vous êtes honnête, vous me faites le tout à trente-cinq francs. » Le brocanteur nous regarda tour à tour, hocha la tête avec un douloureux sourire, et déclara : « Ce n'est pas possible, parce que je dois cinquante francs à mon propriétaire qui vient encaisser à midi. — Alors, dit mon père indigné, si vous lui deviez cent francs, vous oseriez me les demander ? — Il faudrait bien ! Où voulez-vous que je les prenne ? Remarquez que si je ne devais que quarante francs, je vous demanderais quarante. Si je devais trente, ça serait trente... — Dans ce cas, dit mon père, je ferais mieux de revenir demain, quand vous l'aurez payé et que vous ne lui devrez plus rien...

— Ah maintenant, ce n'est plus possible ! s'écria le brocan- teur. Il est onze heures juste. Vous êtes tombé dans ce coup-là : vous n'avez plus le droit d'en sortir. D'ailleurs, je reconnais que vous n'avez pas eu de chance de venir aujourd'hui. Mais quoi ! À chacun son destin ! Vous, vous êtes jeune et frais, vous êtes droit comme un i, et vous avez deux yeux superbes : tant qu'il y aura des bossus et des borgnes, vous n'aurez pas le droit de vous plaindre, c'est cinquante francs ! — Bien, dit mon père.

Dans ce cas, nous allons décharger ces débris, et nous irons nous servir ailleurs. Petit, détache les cordes ! » Le brocanteur me retint par le bras en criant : « Attendez ! » Puis il regarda mon père avec une tristesse indignée, secoua la tête, et me dit : « Comme il est violent ! » Il s'avança vers lui, et parla solennellement : « Sur le prix, ne discutons plus : c'est cinquante francs ; ça m'est impossible de le raccourcir. Mais nous pouvons peut-être allonger la marchandise. » Il entra dans sa boutique : mon père me fit un clin d'oeil triomphal et nous le suivîmes.

Il y avait des remparts d'armoires, des miroirs lépreux, des casques, des pendules, des bêtes empaillées. Il plongea son bras dans ce fouillis, et en retira divers objets. « Premièrement, dit-il, puisque vous aimez le Moderne, je vous donne en plus cette table de nuit en tôle entaillée, et ce robinet col-de-cygne, nickelé par galvanoplastie. Vous ne direz pas que ce n'est pas Moderne ! Deuxièmement, je vous donne ce fusil arabe damasquiné, qui n'est pas un fusil à pierre, mais à capsule. Admirez la longueur du canon ! On dirait une canne à pêche. Et regardez, ajouta-t-il à voix basse, les initiales (en lettres arabes) qui sont gravées sur la crosse ! » Il nous montra des signes, qui avaient l'air d'une poignée de virgules, et chuchota : « A et K. Avez-vous saisi ? — Vous allez m'affirmer, dit mon père, que c'est le propre fusil d'Abd-el-Kader ? — Je n'affirme rien, dit le brocanteur avec conviction. Mais on a vu plus fort ! ! À bon entendeur, salut ! Je vous donne en plus ce pare-étincelles en cuivre découpé, ce parapluie de berger (qui sera comme neuf si vous changez seulement la toile), ce tam-tam de la Côte d'Ivoire — qui est une pièce de collection — et ce fer à repasser de tailleur. Est-ce que ça va ? — C'est honnête, dit mon père. Mais je voudrais aussi cette vieille cage à poules.

— Hé hé ! dit le brocanteur, je reconnais qu'elle est vieille, mais elle peut servir aussi bien qu'une neuve. Enfin, puisque c'est vous, je vous la donne. » Mon père lui tendit un billet mauve de cinquante francs. Il le prit gravement, avec un salut de la tête.

Enfin, comme nous finissions de glisser notre butin sous les cordes déjà tendues, pendant qu'il rallumait sa pipe, il dit tout à coup : « J'ai bien envie de vous faire cadeau d'un lit pour le pe- tit ! » Il entra dans son magasin, disparut dans la citadelle d'ar- moires, et reparut, triomphant. Il portait à bout de bras un cadre fait de quatre vieilles solives si mal jointes qu'au moindre effort, ce carré devenait losange. Sur l'un de ces bois, on avait fixé, avec des clous de tapissier, un rectangle de toile de jute, aux bords effilochés, qui pendait comme le drapeau de la misère.

« À la vérité, dit-il, il manque un second cadre tout pareil pour former un X avec celui-ci. Avec quatre bouts de bois, vous en verrez la farce, et le petit dormira comme un pacha ! » Il croisa ses bras sur sa poitrine, pencha doucement la tête sur le côté, et feignit de s'endormir avec un sourire béat. Nous lui fîmes de grands remerciements ; il en parut touché et, levant sa main droite qui nous présenta une paume noirâtre, il s'écria : « Attendez ! J'ai encore une surprise pour vous ! » Et il rentra dans sa boutique en courant. Mais mon père, qui avait passé la bricole, démarra brusquement et descendit à bonne allure le boulevard de la Madeleine, tandis que le généreux vieillard, reparu au bord du trottoir, brandissait à bout de bras un immense drapeau de la Croix-Rouge, que nous jugeâmes inutile d'aller chercher.

Lorsque ma mère, qui nous attendait à la fenêtre, vit arriver ce chargement, elle disparut aussitôt pour reparaître sur le seuil.

« Joseph, dit-elle selon l'usage, tu ne vas pas rentrer toutes ces saletés dans la maison ? — Ces saletés, dit mon père, vont être la base d'un mobilier rustique que tu ne te lasseras pas de regarder. Laisse-nous seulement le temps d'y travailler ! Mes plans sont faits, et je sais où je vais. » Ma mère secoua la tête et soupira, tandis que le petit Paul accourait pour aider au déchargement.

Nous transportâmes tout le matériel à la cave, où mon père avait décidé d'installer notre atelier. Nos travaux commencèrent par le vol, dont je fus chargé, d'une cuillère en fer battu, dans un tiroir de la cuisine. Ma mère la chercha longtemps, et la retrouva plusieurs fois. Mais elle ne la reconnut jamais, car nous l'avions aplatie à coups de marteau pour en faire une truelle. Avec cet outil, digne de Robinson Crusoé, nous scellâmes, dans le mur de la cave, deux bouts de fer, reliés par quatre vis à une flageolante table, dont ils assurèrent la stabilité, et qui fut ainsi promue au rang d'établi.

Nous y installâmes un étau criard, apaisé d'une goutte d'huile. Puis, nous fîmes le classement de l'outillage. Une scie, un marteau, une paire de tenailles, des clous de tailles différentes, mais également tordus par de précédentes extrac- tions, des vis, un tournevis, un rabot, un ciseau à bois.

J'admirai ces trésors, ces Machines, que le petit Paul n'osait pas toucher, car il croyait à la méchanceté active des outils pointus ou tranchants, et faisait peu de différence entre une scie et un crocodile. Cependant il comprit bien que de grandes choses se préparaient ; il partit soudain en courant, et nous rapporta, avec un beau sourire, deux bouts de ficelle, de petits ciseaux en celluloïd et un écrou qu'il avait trouvé dans la rue. Nous accueillîmes ce complément d'outillage avec des cris d'enthousiasme et de reconnaissance, tandis que Paul rougissait de fierté.

Mon père l'installa sur un tabouret de bois, et lui recom- manda de n'en jamais descendre.

« Tu vas nous être très utile, lui dit-il, parce que les outils ont une grande malice : dès qu'on en cherche un, il le comprend, et il se cache...

— Parce qu'ils ont peur des coups de marteau ! dit Paul. — Naturellement, dit mon père. Alors, toi, sur ce tabouret, surveille-les bien : ça nous fera gagner beaucoup de temps. » .

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Chaque soir, à six heures, je sortais de l'école avec lui ; nous rentrions à la maison en parlant de nos travaux et nous achetions en chemin de petites choses oubliées : de la colle de menuisier, des vis, un pot de peinture, une râpe à bois. Nous nous arrêtions souvent chez le brocanteur, devenu notre ami.

Là, j'entrais en pleine féerie, car j'avais maintenant la permis- sion de fouiller partout. Il y avait tout, dans cette boutique ; pourtant, on n'y trouvait jamais ce que l'on cherchait... Venus pour acheter un balai, nous repartions avec un cornet à piston, ou une sagaie, celle-là même — au dire de notre ami — qui avait tué le prince Bonaparte. Dès notre arrivée à la maison, ma mère, selon le rite établi, nous dépouillait de ce butin, me lavait les mains en grande hâte, et brossait nos trophées à l'eau de Javel.

Après cette toilette médicale, je plongeais dans l'escalier de la cave, et je trouvais mon père, en compagnie de Paul, dans « l'atelier ».

Il était éclairé par une lampe à pétrole : elle était en cuivre un peu cabossé, et portait un bec Matador, c'est-à-dire que la mèche circulaire sortait d'un tube de cuivre, et montait sous un petit champignon de métal qui forçait la flamme à s'épanouir en corolle. Cette corolle était assez large et, pour la contenir, le « verre » que les Anglais appellent excellemment « la cheminée », avait à sa base un renflement du plus bel effet : mon père considérait cette lampe comme le dernier mot de la technique, et il est vrai qu'elle donnait une vive lumière, en même temps qu'une violente odeur moderne. Nous commençâmes par l'assemblage des chaises. C'était un puzzle, et d'autant plus difficile à résoudre que les barreaux n'entraient pas dans les trous des montants et qu'ils n'étaient pas tous de la même longueur.

Nous allâmes revendiquer chez l'antiquaire, qui feignit d'abord de s'étonner, puis nous donna une botte de barreaux. Il tint à l'assortir d'un petit cadeau, sous la forme d'une paire d'étriers mexicains.

À grand renfort de colle forte, dont je faisais fondre les galettes dans de l'eau tiède, les six chaises furent reconstituées, puis vernies. Avec de la ficelle épaisse, ma mère tissa les sièges. Par un raffinement imprévu, une triple cordelette rouge en cernait le bord.

Mon père, les ayant rangées autour de la table de la salle à manger, les contempla longuement ; puis il déclara que ces meubles, ainsi attifés, valaient au moins cinq fois le prix qu'il les avait payés, et nous fit admirer, une fois de plus, les prodigieuses « affaires » qu'il savait découvrir chez les brocanteurs.

Ce fut ensuite le tour de la commode, dont les tiroirs étaient si fortement coincés qu'il fallut démonter tout le meuble, et user longuement du rabot.

Ces travaux qui ne durèrent pas plus de trois mois, oc- cupent cependant, dans ma mémoire, une place considérable, car c'est à la lumière du bec Matador que j'ai découvert l'intelligence de mes mains, et la prodigieuse efficacité des plus simples outils.

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Un beau jeudi matin, nous pûmes installer, le long du corridor de l'immeuble, le mobilier des grandes vacances. L'oncle Jules avait été convoqué, à titre d'admirateur probable, et notre ami le brocanteur était venu en expert. L'oncle admira, le brocanteur expertisa. Il loua les tenons, il approuva les mortaises, et trouva les collages parfaits. Puis comme l'ensemble ne ressemblait à rien, il déclara que c'était du « rustique provençal », ce qui fut doctoralement approuvé par l'oncle Jules.

Ma mère était émerveillée par la beauté de ces meubles, et selon la prophétie de mon père, elle ne pouvait se lasser de les regarder. Elle admira surtout un petit guéridon, revêtu par mes soins de trois couches de « vernis acajou ». Il était vraiment beau à voir, mais il valait mieux le regarder que le toucher, car en posant les mains à plat sur la tablette, on pouvait le soulever et le transporter ailleurs, comme font les médiums. Je crois que tout le monde s'aperçut de cet inconvénient, mais personne n'en dit un seul mot qui eût gâté le triomphe de notre exposition.

J'eus d'ailleurs le plaisir de constater plus tard qu'une petite erreur peut avoir de grands avantages, car ce guéridon, placé dans un coin bien éclairé, comme un meuble de prix, attrapa tant de mouches qu'il assura le silence et l'hygiène de la salle à manger des vacances, tout au moins pendant la première année.

Enfin, au moment de partir, le généreux expert ouvrit une vieille valise qu'il avait apportée. Il en tira une gigantesque pipe, dont le fourneau, sculpté dans une racine, était aussi gros que ma tête, et il l'offrit à mon père « à titre de curiosité ».

Puis, il fit présent à ma mère d'un collier de coquillages qu'avait porté la reine Ranavalo et, s'excusant de n'avoir pas prévu la présence de l'oncle Jules — « qui ne perdrait rien pour attendre » —, il prit congé avec des façons de grand seigneur.

LA première quinzaine de juillet fut bien longue. Les meubles attendaient dans le couloir, et nous attendions à l'école, où nous ne faisions pas grand-chose. Les maîtres nous lisaient des contes d'Andersen ou d'Al- phonse Daudet, puis nous allions jouer dans la cour pendant la plus grande partie de la journée. Mais nous poursuivions sans conviction ces jeux d'écoliers, tout à coup rapetisses et désenchantés par l'approche, lente mais sûre, des jeux éternels des grandes vacances.

Je me répétais sans cesse quelques mots magiques : la « villa », les « pinèdes », les « collines », les « cigales ». Il y en avait bien quelques-unes au bout des platanes scolaires. Mais je n'en avais jamais vu de près, tandis que mon père m'en avait promis des milliers, et presque toujours à portée de la main... C'est pourquoi, écoutant les chanteuses égarées qui nous narguaient, invisibles dans les hauts feuillages, je pensais — sans la moindre poésie — « Toi, ma vieille, quand nous serons dans les collines, je te mettrai la paille au cul ! » Telle est la gentillesse des « petits anges » de huit ans.

Un soir, l'oncle Jules et la tante Rose vinrent dîner à la maison. Ce fut un dîner-conférence, pour la préparation du grand départ, qui devait avoir lieu le lendemain. L'oncle Jules, qui se flattait d'être un organisateur, déclara d'abord qu'à cause de l'état des chemins, il n'était pas possible de louer une voiture importante, qui aurait d'ailleurs coûté une fortune, — peut-être même vingt francs ! Il avait donc loué deux voitures : un petit camion de démé- nagement, qui transporterait ses propres meubles, ainsi que sa femme, son fils et lui-même, au prix de sept francs cinquante. Cette somme comprenait la puissance d'un déménageur qui serait à notre service toute la journée. Pour nous, il avait trouvé un paysan, qui s'appelait François, et dont la ferme était à quelques centaines de mètres de la villa. Ce François venait deux fois par semaine vendre ses fruits au marché de Marseille. En remontant chez lui, il transporterait notre mobilier au prix raisonnable de quatre francs. Cet arrangement enchanta mon père, mais Paul demanda : « Et nous, nous monterons sur la charrette ? — Vous, dit l'Organisateur, vous prendrez le tramway jusqu'à La Barasse, et de là, vous rejoindrez votre paysan pedibus cum jambis. Augustine aura une petite place sur le chariot, et les trois hommes suivront à pied, avec le paysan. » Les trois hommes acceptèrent cette idée avec joie, et la conversation, qui dura jusqu'à onze heures, devint absolument féerique, car l'oncle Jules parla de chasse, puis mon père parla des insectes, si bien que jusqu'à mon réveil, je tirai des coups de fusil sur des mille-pattes, des sauterelles et des scorpions.